France : la reprise coincée,
Les raisons d'un grippage

mercredi 9 juillet 2014

" Il y a tout juste un an, à la veille de l'été, nous insistions sur la mise en place progressive des conditions nécessaires à la reprise, constate Xerfi qui vient de livrer sa note de conjoncture et prévisions pour l'entreprise*. De ce point de vue, il n’y pas eu de mauvaises surprises, les éléments sont bien là. En revanche, les enchaînements et l’engrenage positif, eux, se sont grippés. " Notre séquence de reprise reposait notamment sur une géographie mondiale de la croissance, recentrée sur les pays avancés, plus favorable à nos exportateurs, avec en arrière-plan pour l’Europe, une consolidation du moteur domestique de la reprise allemande. Les problèmes structurels des BRIC, le retour du Japon, l’envolée de l’économie britannique et les performances américaines, même affectées par un hiver exceptionnellement rigoureux, ont depuis validé la première partie de l’hypothèse. Mais il y a un élément majeur de blocage : l’Allemagne n’a pas joué son rôle de locomotive en Europe ".


L’Allemagne ne joue pas le jeu du rééquilibrage européen

L'analyse de Xerfi insistait sur la diffusion de la croissance au sein de l’espace européen et reposait sur le constat que le Sud avait d’abord besoin de créer un écart de coût avec le Nord pour récolter les fruits de son effort de déflation salariale. Et pour créer vraiment l’écart, la dynamique des prix, des salaires et de la demande devait diverger entre le Nord et le Sud. " C’était la condition clé pour consolider la réduction des déséquilibres financiers entre le Nord et le Sud, ceux des transactions courantes comme ceux des administrations, sans compromettre la reprise ". Jusque-là, en effet, la réduction des déséquilibres était d’abord la contrepartie de l’effondrement des demandes internes du Sud. Le contrepoids du Nord était d’autant plus vital que la France, en jouant la carte de la consolidation budgétaire, n’endosserait plus son rôle traditionnel de stabilisateur de la croissance européenne. Le résultat des négociations salariales allemandes donnaient encore quelque crédit à ce scénario début 2013. L’évolution des coûts horaires du travail outre-Rhin semblait susceptible d’impulser une dynamique de la demande intérieure, vitale pour le restant de l’Europe. Elle semblait également participer à la résorption des écarts de compétitivité.

Malheureusement, cette divergence nécessaire a fait long feu. " L’Allemagne est rentrée dans le rang de la déflation européenne. Ses coûts horaires qui semblaient s’orienter vers des rythmes de croissance annuels de 3-4% ont soudainement décroché avec la modération des bonus. Et, comme le reste de l’Europe, ses coûts ne progressent plus qu’au rythme de 1%. Résultat, l’Allemagne est emportée dans un mouvement de ralentissement et désormais de baisse des prix de production d’une ampleur au moins équivalente à ce que l’on observe en Espagne, en France, ou dans la moyenne de la zone euro ".
Autrement dit, elle ne joue pas le rôle de stabilisateur espéré et il est difficile d'imaginer une accélération de la zone euro sans son soutien. " C’est d’autant plus dommageable que la France avait misé sur son décalage conjoncturel pour se mettre à la remorque de la reprise européenne qui intervient au final plus lentement et moins fermement que prévue. Le moteur extérieur tourne donc au ralenti alors que nous misions sur une montée en régime rapide ".


La sous-estimation de la déflation et son impact en France et en Europe

Le second facteur de blocage est la généralisation de la déflation en Europe et en France, laquelle étouffe la reprise. Certes, la France n’est pas au sens propre du terme en déflation, qui se définit comme une baisse générale et auto-entretenue du niveau des prix à la consommation (c’est une inflation négative). Mais, les prix à la consommation ne sont que la partie émergée de la pyramide des prix et lorsque l’on descend un peu plus profond dans cette pyramide, les choses se dégradent. Les déflateurs de la valeur ajoutée donnent notamment une idée de l’évolution des prix des biens et services produits sur le territoire ou, dit autrement, de la valeur créée sur le territoire. Et ils montrent que pour toute une série de secteurs, la baisse des prix est déjà une réalité : pour les activités manufacturières, l’ensemble des secteurs liés à l’information ou le commerce notamment.

C’est une situation hautement pénalisante pour l’activité : 
- premièrement, parce que l’absence d’inflation génère des rigidités. Une entreprise, en mal de compétitivité, n’a que très peu de leviers pour se remettre sur les rails. La modération salariale suffirait à restaurer sa compétitivité dans un contexte d’inflation. En inflation zéro, il lui faut obtenir une baisse absolue des salaires et de ses coûts d’approvisionnement. Quand ce phénomène se généralise à l’ensemble d’une économie, sa seule issue est de comprimer les marges et de différer les projets d’investissements ; 
- ensuite, parce qu’un régime de faible inflation et de faible taux d’intérêt est favorable à la valorisation du prix des actifs. Les opportunités de leviers tendent à reporter l’inflation sur les marchés d’actifs ; 
- enfin, dans ce contexte de taux très faibles et de forte potentialité de hausse du prix des actifs, il est beaucoup plus intéressant pour les entreprises bien portantes de se développer par croissance externe et par LBO. Or, la croissance externe par rachat d’actifs revient à consolider des secteurs mais son impact en termes de croissance générale est très incertain.


Le scénario de reprise coince

Il ne faut pas s’y tromper, le mouvement de reprise s’enraye aujourd’hui en France et la déflation larvée qui gagne l’Europe est bien la cause majeure de ce nouveau coup de mou de l’activité. " Cela change complètement la donne car la reprise devait venir des activités BtoB, celles destinées aux entreprises avec en « poisson pilote » l’industrie, secteur le mieux à même de s’arrimer à la demande mondiale ".
Cette amorce de la reprise débouchait ensuite assez vite sur un nouveau cycle de stockage et d’investissement après six années de purges. Puis, par effet de diffusion, les services aux entreprises devaient entrer dans le mouvement. Une reprise pauvre en emplois et faible en revenus mais qui, en bout de course, devait quand même réveiller les activités BtoC.


Pas de relance de l’investissement avant 2015

Or, les dernières données montrent que la production industrielle plafonne depuis 6 mois maintenant en raison notamment d’une dynamique extérieure trop faible. " Ce blocage ne permet pas d’embrayer sur un nouveau cycle d’investissement, comme l’ont confirmé les chiffres du premier trimestre avec des dépenses d’équipement en baisse de 0,4% en volume. Un chiffre d’autant plus inquiétant que pour soulager leur trésorerie, se désendetter et réduire leur capacité de production, les entreprises ont sous-investi depuis la grande récession de 2008-2009. Aujourd’hui, elles se retrouvent donc avec un outil productif obsolète, faisant courir le risque d’une perte générale de compétitivité. A cela s’ajoute la descente aux enfers de la construction, dont on peine à voir la sortie du tunnel tant les indicateurs avancés signalent une poursuite de la dégradation. L’investissement qui devait être, avec les stocks, le fer de lance de la reprise se dirige droit vers une nouvelle année noire avec, à la clé, un recul (-0,9% selon notre nouveau scénario), reportant une fois de plus son redressement à l’année prochaine ". La contribution du commerce extérieur et de l’investissement à la croissance sera donc négative cette année et il faudra attendre 2015 pour que la poussée redevienne positive.


Panne de la consommation

C’est peu ou prou la trajectoire que devrait prendre la consommation des ménages. Pour 2014, le mauvais chiffre du 1er trimestre (-0,5% en volume) hypothèque déjà la performance à attendre sur l’ensemble de l’année. Même si des facteurs exceptionnels (contrecoup des anticipations d’achat fin 2013 avant la hausse de la TVA, chute des dépenses énergétiques en raison de l’exceptionnelle clémence hivernale) ont grossi le trait, l’environnement économique et financier des Français ne leur permet pas d’être offensifs. Quant à la récente inflexion fiscale en faveur des ménages modestes, elle est trop mineure pour inverser la tendance. L’enveloppe en jeu de 1 milliard d’euros est à comparer aux 1 498 milliards d’euros de la consommation privée et socialisée. C’est donc moins de 0,07% du total.
Surtout, 2014 constitue encore une année de forte hausse de la fiscalité des ménages, entre la majoration de la TVA en début d'année, l'abaissement du quotient familial et la montée en puissance de la fiscalité écologique. Au total, 10 milliards de prélèvements supplémentaires. Quant à la demande publique, là aussi l’horizon est bien terne avec des finances dégradées et une politique d’austérité générale.

Dans ces conditions, il sera difficile d’accrocher plus de 0,6% de croissance cette année en France. " Une performance annuelle moyenne médiocre qui est aussi le signe d’évolutions trimestrielles très molles (+0,1% seulement au 2ème trimestre selon notre scénario), donnant l’image d’une France sans ressort. Un profil qui ne permet pas hélas d’entrevoir plus de 1,4% de croissance en 2015. Et il faut bien l’avouer, notre scénario est optimiste, la France étant plus proche d’une rechute que d’une reprise en fanfare ", conclut Xerfi.


En France, le pouvoir d’achat va rester sous pression

Les ménages bénéficient actuellement du recul de l’inflation. Une bonne nouvelle transitoire pour le porte-monnaie avant qu’elle ne débouche sur le ralentissement général des salaires. C’est un moindre mal pour ceux qui, déjà en poste, devront « seulement » consentir de petits ajustements. En revanche, pour les jeunes diplômés, la pilule est plus amère avec à la clé des salaires à l’embauche revus à la baisse. En d’autres termes, leur pouvoir d’achat est comprimé, une très mauvaise nouvelle car ce sont ceux qui dépensent le plus.

Alors que le pouvoir d’achat évoluait sur un rythme de 1,8% en moyenne par an (2001-2011), il a brutalement décroché en 2012 (-0,4%) pour l’ensemble de la population avant de remonter de 0,6% en 2013. L'inflation moyenne depuis 2000 a été de 1,7%. En 2013, la hausse des prix a été de 0,9% après 2,0% en 2012. L’indice sous-jacent évolue sur une base annuelle moyenne de 1,4% et a progressé de 0,6% en 2013. La hausse de l'IRL a été de 1,5% l’an entre 2003 et 2013 avec un plus haut en 2008 (+2,5%). L’augmentation a été 1,1% en 2013. Enfin, le chômage a enregistré un taux moyen de 9,8% en 2010. Il était inférieur à 9% au début des années 2000. Le plus bas de la série depuis 2000 survient en février 2008, avec 7,6% et le pic en juillet et septembre 2013 à 10,9%.

Le contexte, on le voit,  n’est définitivement pas celui d’une relance de la consommation. " Le rebond des dépenses en avril n’a pas suffi à inverser la tendance : sur les trois derniers mois, elle reste négative ". Une faiblesse liée à un coup de mou des achats d’automobiles en mai (corrigé depuis à en juger par l’évolution des immatriculations en juin) et au plongeon des ventes dans l’habillement. Cette faiblesse n’a pas pu être compensée par les bons chiffres de l’équipement du logement (effet Coupe du monde) et devrait accompagner les commerçants jusqu’à la fin de l’année.

Les dépenses des ménages ont reculé de 0,6% en volume en 2013 après avoir reculé de 1,5% en 2012. Depuis 2000, elles s’élèvent de 1,1% par an en moyenne. Les achats d’automobiles ont de nouveau reculé en 2013 (-5,3%). Entre 2000 et 2013, les ventes se sont érodées de 0,4%. La consommation en textile-habillement a baissé en 2013 pour la troisième année consécutive (-1,2%). Sur les 13 dernières années, elle a progressé de moins de 2%, soit au rythme de 0,1% l’an. La hausse en matière d'équipement du logement a atteint 2,7% en 2013 comme en 2012. Les dépenses ont été multipliées par 2,7 entre 2000 et 2013. Elles s’élèvent en moyenne de 8% par an.


* Conjoncture et prévisions pour l’entreprise.
Xerfi-Previsis n°198-199 — Juillet - août 2014.


 

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